Interview avec Habaye Ag Mohamed du MNLA: "La France fait fausse route"

Juriste de formation, Habaye Ag Mohamed est porte-parole de la Coordination des Cadres de l'Azawad.

N'ayant jamais accepté de tromper son idéologie ou de fermer les yeux sur les maux profonds des relations entre le Mali et l'Azawad, Habaye Ag Mohamed s'exilât à la fin de la révolution des années 1990 pour ne pas être un acteur des maux qu'il avait combattu de toutes ses forces. Le Mali tentera de le faire venir à Bamako à de nombreuses reprises, mais il refusera toujours.
Pendant l'écriture du projet mort-né de rapprochement d'une partie du MNLA avec Ansar A-Dine en Mai dernier, Habaye Ag Mohamed était l'une des toutes premières personnalités à avoir rejeté catégoriquement toute proximité avec cette organisation. Très présent à l'interne, mais pas au-devant de la scène médiatique, Habaye Ag Mohamed fait partie de ceux-là qui encadrent la nouvelle génération de leaders azawadiens.

L'homme parle peu en public, mais sa voix pèse lourd.

 

 

Habaye-ag-mohamed

 

Toumast Press: Bonjour Habaye Ag Mohamed, merci d'avoir pris le temps de répondre à nos interrogations. Depuis plusieurs semaines, le Mnla collabore avec les forces françaises. Quelle est l'étendue de cette coopération?
Habaye Ag Mohamed: Le vocable ''collaboration'' sied plus à cette forme de ''relations fonctionnelles'' comme dit le ministre français de la défense, qu'à celui de coopération entre les forces françaises et le MNLA.
Il est malvenu de parler de coopération quand les forces françaises redéploient l'armée malienne dans l'Azawad, laquelle armée massacre, à grande échelle, des populations civiles, essentiellement, sur la base de la couleur de leur peau – touaregs et arabes –.
La réalité est que les forces françaises s'informent autant qu'elles peuvent auprès des forces du MNLA basées à Kidal et dans la région pour les besoins de la traque des terroristes et de la recherche des otages. Cela n'est pas de la coopération mais plutôt de la collaboration. Or, le combat du MNLA ne porte pas sur la collaboration !!!
In fine, le format actuel, les acteurs et les démarches sont loin d'être approprié pour l'éradication de la menace narco terroriste et encore moins pour le règlement en profondeur du conflit entre l'Azawad et le Mali. La France fait fausse route et risque de payer cher sa très périlleuse approche.
Si la France est un acteur majeur et de premier plan dans ce conflit, cela n'en fait pas forcement l'acteur le plus approprié pour assumer le premier rôle dans son règlement. Aussi, nous appelons, en toute urgence, au déploiement de casques bleus non régionaux pour sécuriser les populations civiles ainsi qu'à la tenue d'une conférence internationale sur le Mali au-delà simplement de la lutte anti-terroriste dans laquelle est engagée la France avec le soutien matériel de quelques alliés traditionnels.

 

Toumast Press: Dans un communiqué qui nous est parvenu il y a quelques jours, le MNLA affirme avoir déposé une plainte à la CPI contre les autorités maliennes pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Pouvez-vous nous en dire plus?
H.A.M.: Nous avons voulu ainsi attirer l'attention de la communauté internationale, de la CPI, de la France et du Mali sur le simple constat qu'il n'y a jamais eu autant de tueries et de pillages que depuis que Mr Traoré a demandé et obtenu l'intervention militaire française, sans par ailleurs en référer aux maliens.
Entre le 11 janvier, début de l'intervention militaire et le 17 février 2013 soit un peu plus d'un mois, les tueries de civils par l'armée malienne s'élevaient à 200 victimes, soit 15 fois plus qu'en trois mois d'affrontements entre le MNLA et l'armée malienne de janvier à mars 2012.
De ce seul fait, le MNLA rend directement, Mr Traoré, son premier ministre et la hiérarchie militaire malienne, responsables de ces tueries et s'en remet à la cour pénale internationale aux fins d'enquêtes sur de tels crimes qui relèvent incontestablement de sa compétence.
Le mouvement a déjà indiqué toute sa disponibilité à coopérer avec la Cour Pénale Internationale autour des présumés crimes commis tout en attirant l'attention de celle-ci sur la nécessité que les enquêtes devraient couvrir toute la période 1963 – 2013 et concerner les actes qu'auraient commis la partie gouvernementale, directement ou indirectement (forces, milices dédiées...).
Le MNLA est convaincu que ses appels seront entendus, que le sens élevé de la justice et l'esprit d'impartialité qui, animent la Cour Pénale Internationale, prévaudront sur tout enjeu politique.

 

Toumast Press: Il y-a-t-il d'autres actions du MNLA visant à faire cesser les massacres et violations de droits de l'Homme quotidiens commis par l'armée malienne?
H.A.M.: C'est quotidiennement que nous alertons, le Mali, la France, les organisations humanitaires internationales, sur la nécessité de la cessation immédiate des exactions et des tueries perpétrées par l'armée malienne que les forces françaises ont réinstallé dans les localités de l'Azawad. Malheureusement, les exactions se poursuivent comme si le Mali s'enfonçait dans une logique de provocation de la France et de la communauté internationale.
En dehors, des organisations humanitaires et des droits de l'homme, de quelques médias, personne ne s'émeut de ces massacres, et en tout cas pas les autorités françaises.
Les populations de l'Azawad ne comprennent pas et sont choquées par le silence de la communauté internationale. Cette passivité peut se traduire en complicité d'un génocide rampant.
Mr Traoré, dont la légitimité, la légalité de la fonction sont mises en cause par de nombreux maliens, se permet même de dire qu'il n'y a pas de tueries dans le nord et que l'armée malienne n'a commis aucune exaction, ignorant les témoignages des soldats français sur le ''...caractère insupportable des comportements des soldats maliens dans le nord ''tortures, enlèvements, exécutions sommaires...''.
En niant les exactions de l'armée malienne Mr Traoré assume pleinement son rôle de chef suprême des armées du Mali et à ce titre en assume directement les actes dans la mesure où il est, en sa qualité, donneur d'ordre.


Toumast Press: Dans cette situation, le MNLA envisage-t-il sérieusement des négociations avec un Mali spécialisé dans les exactions contre les populations civiles de l'Azawad?
H.A.M.: Je suis plutôt tenté d'inverser la question: des institutions inconstitutionnelles et surtout des autorités illégitimes, une armée déliquescente, en somme un Etat failli peut-il, et doit-il négocier? De toute évidence, la réponse est non.
De tous les temps, le dialogue et la négociation constituent un credo immuable pour le MNLA, avant le déclenchement des hostilités avec l'Etat malien, pendant toute la durée des affrontements, après la déclaration de l'Etat indépendant de l'Azawad... C'est une position constante du mouvement.
Cependant, le Mali avec lequel le MNLA entend négocier n'est pas l'actuel Mali. Le MNLA est prêt à négocier avec un Mali démocratique fondé sur des institutions légales et légitimes incarnées par des dirigeants régulièrement élus et assumant pleinement, à ce titre, les charges de l'Etat. Or, depuis le 22 mars 2012, tel n'est pas le cas.
Si le MNLA a eu des contacts avec ceux qui se sont autoproclamé dirigeants du Mali depuis mars 2012, c'est bien sur insistance de la CEDEAO et de son facilitateur, le Président du Faso ainsi qu'à la demande de la France, mais n'a véritablement jamais entamé de négociations avec le Mali de la confusion, de l'inconstitutionnalité et de la dictature des badauds de la rue.

 

Toumast Press: Quatre membres du MNLA dont Abdoulkarim Ag Matafa, membre du CTEA ont été arrêtés par l'armée malienne dans des circonstances non encore élucidées près de Ménaka. Ils viennent d'être exhibés à la TV malienne comme un trophée de guerre. Que compte faire le MNLA pour accélérer leur libération ?
H.A.M.: Le MNLA a déclaré officiellement la cessation des hostilités le 5 avril 2012 parce qu'il a estimé avoir atteint les limites géographiques de sa lutte de libération et aussi pour répondre favorablement à la demande de la communauté internationale dont l'ONU qui exigeait l'arrêt de l'avancée militaire du MNLA.
L'arrestation puis la détention d'Abdoul Karim et de ses compagnons est un acte de guerre et une rupture flagrante de la cessation des hostilités accepté par le gouvernement malien lors de la rencontre initiée par la médiation burkinabé pour amorcer le dialogue, tenue le 4 décembre 2012 à Ouagadougou.
Le MNLA a exigé des forces françaises toute la lumière sur les circonstances de l'arrestation de ces militants par les milices supplétives de l'armée malienne à Ménaka. Malheureusement nos camarades sont toujours entre les mains du gouvernement malien. L'incapacité des français à résoudre rapidement ce problème, dont ils sont à l'origine, est très mal ressentie par le MNLA et les populations de l'Azawad. Sans l'interférence des français qui avait toute notre confiance, cette arrestation n'aurait jamais eu lieu. Les forces françaises doivent assumer pleinement cette responsabilité.
Malgré la violation par le gouvernement malien de ses engagements, le MNLA continuera à convaincre les français d'assumer pleinement leur responsabilité en veillant à la libération de nos compagnons dans les meilleurs délais. Une poursuite du processus global du règlement du conflit dans de meilleures conditions y dépend.

 

Merci Habaye Ag Mohamed.

 

Propos recueillis par Acheick Ag Mohamed